Le rêve et ses interprétations en islam

 
Le rêve et ses interprétations en islam
 
Pierre Lory
Pierre Lory est directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), section des Sciences religieuses, chaire de Mystique musulmane. Il a notamment publié  Les Commentaires ésotériques du Coran (Les deux océans, 1990) et La Science des lettres en islam (Dervy, 2004).
 

Le rêve et ses interprétations en Islam

par Pierre Lory, éd.Albin Michel, rééd. Avril 2014, 320 p.


   Le sommeil occupe en moyenne un tiers de nos vies, quantitativement parlant. On comprend pourquoi les religions n’ont pas manqué de s’intéresser aux rêves et leur interprétation. Pourtant, à part des traductions françaises du kitâb al-ta‘bîr (Livre de l’interprétation des rêves) attribué à Ibn Sîrîn, il n’existait, jusqu’à récemment, aucune étude d’ensemble traitant de l’interprétation des rêves en islam. C’est précisément ce vide que vient combler l’ouvrage de Pierre Lory en nous offrant une synthèse magistrale sur un thème ayant produit une large littérature mais qui pourtant demeure encore méconnu à notre époque.
   
   Pierre Lory nous rappelle que le Prophète accomplissait de nombreux rites avant de dormir (ablutions, invocations, prières…). Certes, dans le sommeil le corps « dort » ; en revanche, pour l’âme du dormeur commence une « autre » vie, dont les contenus sont les rêves, au moment où elle est « accueillie » auprès de Dieu (Coran : 39, 42). Selon une tradition prophétique : « Il y a trois sortes de rêves : le rêve sain envoyé par Dieu, la parole de l’âme à elle-même ; et l’effroi causé par Satan. » La science de l’interprétation des rêves, ou oniromancie, s’intéresse uniquement au rêve « envoyé par Dieu » — i.e. la vision onirique pieuse (ru’yâ sâliha) du croyant —, car celui qui vient de Satan ne vise qu’à effrayer le rêveur ; quant à celui qui vient de l’âme, ce n’est qu’un « amas de rêves » plus ou moins chaotiques, résultant souvent d’un manque de préparation au sommeil.
   Historiquement, l’oniromancie en islam a pour ainsi dire commencé avec le Prophète lui-même qui fut le premier onirocritique et, à sa suite, les Compagnons — en particulier Abû Bakr qui pratiquait l’interprétation des rêves du vivant même du Prophète. Néanmoins, ce n’est qu’à la génération des Suivants (tâbi‘în), au IIe siècle de l’Hégire, que cette science fut décrite de manière plus systématique par deux autorités éminentes — Ibn al-Musayyab (m. 713) et Ibn Sîrîn (m. 728). Cependant, il faut attendre Ghazâlî (m. 1111) pour que l’oniromancie possède les deux principales qualités d’une science véritable : le fondement juridique qui la légitime, et le schéma théorique qui décrit son objet et encadre sa pratique. Plus tard, Ibn Khaldûn (m. 1406) tentera une interprétation empirique dans sa célèbre Muqaddima dont l’auteur rend compte en soulignant ce qui fait son originalité.
   L’oniromancie est une science islamique à part entière et, à ce titre, elle est régie par des principes et des règles, comme les autres sciences. La pratique de l’interprétation des rêves, nous dit Pierre Lory, exige la prise en compte de nombreux éléments tels que la déontologie et la piété de l’onirocritique, l’attitude intérieure et la sincérité du rêveur. De même, bien qu’il existe des constantes en la matière, le contenu du rêve donnera lieu à des interprétations sensiblement différentes selon la qualité du rêveur (prophète, roi, saint, homme ou femme ordinaire…). En définitive, c’est l’état intérieur du rêveur (al-damîr) au moment du réveil qui constitue le critère décisif « qui va guider l’interprétation de la façon la plus utile » précise l’auteur. Parmi les différents contenus pouvant être vus en rêve par le croyant, la vision du Prophète constitue un cas remarquable dont ce dernier a témoigné dans un célèbre hadîth en ces termes : « Celui qui m’a vu en rêve m’a (réellement) vu car Satan ne peut prendre mon apparence » (Bukhârî). Les savants sont unanimes à considérer une telle vision comme un signe très favorable, à l’instar du savant andalou al-Dinâwarî (m. 896) qui l’interprète comme « une miséricorde répandue sur le rêveur, sur l’endroit où le rêve a été reçu et sur ses habitants ».
   L’importance du rêve prend davantage de sens à mesure que l’on s’éloigne de la période de la Révélation, comme l’atteste cet autre hadîth : « Lorsque les temps [derniers] seront proches, le rêve du croyant ne contiendra pratiquement plus de mensonges ; le rêve est une quarante-sixième partie de la prophétie » (Bukhârî). Cette tradition « ne remet pas en cause le caractère définitif du Coran (…) ni l’autorité du Prophète Muhammad » avertit l’auteur, mais elle indique clairement, qu’après sa mort, « le flux de la Révélation ne s’est pas tari ». Un des grands mérites de l’oniromancie musulmane, qui se base toujours sur la Coran et la Tradition prophétique, est de ne pas enfermer le rêveur dans le champ de ses désirs individuels. En effet, elle s’intéresse avant tout « au moyen de se servir de ce message pour améliorer la foi, la morale, le destin religieux du rêveur ».
   Par cet essai remarquable et richement documenté, Pierre Lory démontre que le rêve et son interprétation — fondée sur une science vivante et riche —, font partie intégrante de la vie spirituelle du musulman.

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