Un éblouissement sans fin : la poésie dans le soufisme

 
 
Un éblouissement sans fin
 
Edwy Plenel
Eric Geoffroy, spécialiste du soufisme internationalement reconnu, est islamologue à l’Université de Strasbourg. Au Seuil, il a publié Le Soufisme, voie intérieure de l’islam (Points sagesses, 2009), et L’islam sera spirituel ou ne sera plus (2009).
 

Un Éblouissement sans fin
La poésie dans le soufisme

par Eric Geoffroy, éd. du Seuil, Sept. 2014, 359 p.


Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse.
(Proverbe africain)


   Cette célèbre sentence s’applique à merveille à la situation actuelle de l’islam : Depuis plus de trente ans, la collusion entre l’extrémisme politique et le fanatisme religieux – bien que très minoritaire dans le milliard et demi de fidèles que compte la communauté musulmane à travers le monde – occupe régulièrement le premier plan dans nombre de médias. Ces arbres qui tombent font effectivement beaucoup de bruit. Mais ceux qui savent voir au-delà des apparences peuvent aujourd’hui, comme par le passé, cueillir les innombrables fruits qu’offre « la forêt de l’islam ». Le Coran lui-même a recours à la parabole de l’arbre pour évoquer la semence de vie contenue dans la Révélation : « N’as-tu pas médité comment Dieu compare la bonne parole à un bel arbre fermement enraciné dans le sol, dont les branches s’élancent vers le ciel et qui produit, par la grâce de son Seigneur, des fruits à chaque instant ? » (Coran : 14, 24).

   Ce sont certains de ces fruits que nous invite à goûter le dernier ouvrage d’Éric Geoffroy, Un éblouissement sans fin. Le recueil poétique (Dîwân) qu’il étudie est l’œuvre de trois maîtres soufis, éveilleurs de conscience. Par sa stature spirituelle et son rayonnement initiatique, le cheikh algérien Ahmad al-‘Alawî (m. 1934) en est la figure centrale. Grâce à l’ouvrage de Martin Lings, Un Saint soufi du XXe siècle (Seuil, 1990), sa vie et son œuvre furent révélées à un large public occidental. Depuis Mostaganem, la voie ‘Alawiyya qu’il a fondée vers 1914 a essaimé à travers le monde et contribue à nourrir la spiritualité contemporaine.
Poésie et soufisme partagent un même rapport à l’indicible et à la fulgurance de l’inspiration. L’une et l’autre concourent à la saisie de réalités spirituelles que la raison ordinaire ne peut appréhender. Les vers des poèmes du Dîwân sont autant de « branches qui s’élancent vers le ciel et qui produisent des fruits à chaque instant », pourrait-on dire en leur appliquant le symbolisme du Coran. Du reste, le cheikh al-‘Alawî affirmait que toute sa spiritualité découle de ses méditations du Livre saint :
 
     Tu connais notre amour pour le Coran,
     Et tu sais combien il habite notre cœur et notre langue.
     Il s’est mêlé à notre sang, à notre chair,
     À nos veines, nos os et tout ce qui est en nous…[1]
 
   À l’origine, l’expression allusive a pour but de protéger les poèmes du regard des non-initiés, et semble défier a priori toute analyse. Cet ouvrage tente pourtant d’éclairer l’expérience des trois cheikhs du Dîwân à la lumière de la mystique musulmane. La relation avec le Divin qui s’y déploie, souvent déconcertante, devient ainsi dans une certaine mesure perceptible. De cette façon, il est donné au lecteur d’être le témoin de l’expérience spirituelle dont le poème est la trace lumineuse. Depuis les premières révélations reçues par le Prophète jusqu’à aujourd’hui ce vécu spirituel est une réalité ininterrompue. Dans la préface à cet ouvrage, Khaled Bentounès souligne l’importance de cette tradition : « Tout au long de l’histoire de l’islam, des hommes et des femmes vertueux ont transmis, par une éducation d’éveil, des lumières cachées et des réalités principielles puisées dans la richesse de l’héritage mohammedien. »
 
   Les chants spirituels qui accompagnent le livre témoignent de la vivacité de cette tradition spirituelle. Ce sont ainsi plus de trois heures d’enregistrement qui donnent du relief à la présentation riche et profonde des poèmes du Dîwân. La tradition du samâ‘ (oratorio spirituel) est ici mise en lumière de façon éblouissante. Le titre de ce bel ouvrage tient donc toutes ses promesses.

 
[1] Un Éblouissement sans fin, p. 65. 
 
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