Une question de taille

Rey, Olivier, éd Stock, 288 pages, Broché, Juillet 2014

Rey, Olivier

Les villes anciennes étaient bâties selon la configuration des lieux, avec les matériaux locaux, et organisées autour d'un centre ; leurs extensions récentes se ressemblent toutes et sont sans polarité, elles pourraient s'étendre plus ou moins identiques à elles-mêmes, comme des flaques de sauce, jusqu'à l'infini...

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Extrait : Les grandes réalisations de l'architecte américain Minoru Yamasaki ont eu un triste destin. Le World Trade Center de New York, conçu dans les années 1960 et achevé au début des années 1970, a vu ses deux tours principales - hautes de plus de 400 mètres et, au moment de leur construction, les plus élevées du monde -, détruites le 11 septembre 2001 par l'impact d'avions de ligne détournés par des terroristes. Si Yamasaki avait été choisi pour édifier ce centre géant, c'est qu'il avait déjà de vastes ouvrages à son actif. Le premier et plus considérable d'entre eux, achevé en 1955, était un ambitieux programme de logement social à Saint-Louis dans le Missouri, comprenant 33 barres de 11 étages et 2870 appartements. Ce quartier portait le nom de Wendell Oliver Pruitt, un pilote de chasse afro-américain de la Seconde Guerre mondiale, et de William Léo Igoe, un ancien élu démocrate à la Chambre des représentants - double dénomination due au fait que, au début des années 1950, la ségrégation raciale dans le logement était encore en vigueur dans l'État du Missouri, et que certains immeubles devaient être réservés aux Blancs, d'autres aux Noirs (ségrégation qui se trouva abolie peu avant l'achèvement du programme).
À regarder les photographies, on ne peut manquer d'être frappé par la taille du quartier Pruitt-Igoe, par le «brutalisme» revendiqué de son architecture, par l'indifférence totale des concepteurs à son insertion dans l'environnement. Ces traits n'ont rien de propre aux États-Unis, ni même à l'Occident : la propension au gigantisme et le mépris des lieux étaient plus accusés encore dans les pays communistes, et se retrouvent aujourd'hui dans les grandes villes de Chine et des pays dits émergents. Un certain esprit moderne triomphe dans la substitution, au monde naturel, d'un espace indifférencié où rien ne fait obstacle à la pensée, et plus spécialement à la pensée géométrique. Rilke, il y a presque un siècle, en avait fait le constat : «Où jadis était une maison stable se présente une production de l'imagination, mal fichue, relevant de la pensée seule, comme si elle se dressait encore tout entière dans le cerveau.» Cette soumission de la nature à la géométrie, et à une géométrie rudimentaire, passe par des moyens techniques aptes à être déployés de la même manière sur n'importe quel terrain : l'homogénéité de l'espace géométrique euclidien s'objective par l'intermédiaire d'engins d'arasement propres à rendre tout lieu équivalent à un autre. Le mot «bulldozer» est dérivé de bulldose, littéralement «dose pour un taureau», terme plus ou moins argotique qui aurait servi au XIXe siècle, en Amérique, à désigner une punition par le fouet particulièrement sévère infligée à un esclave, puis, aux lendemains de la guerre de Sécession, les intimidations, menaces, violences dont furent victimes les Noirs dans certains États du Sud. Les bulldozers étaient les hommes qui exerçaient de telles pressions et violences. Cette étymologie sinistre vient rappeler, à nos sensibilités émoussées par l'habitude, à quel point les engins de terrassement modernes sont agressifs et brutaux envers la terre qu'ils nivellent et uniformisent. Les villes anciennes étaient bâties selon la configuration des lieux, avec les matériaux locaux, et organisées autour d'un centre ; leurs extensions récentes se ressemblent toutes et sont sans polarité, elles pourraient s'étendre plus ou moins identiques à elles-mêmes, comme des flaques de sauce, jusqu'à l'infini. On apprend à se déplacer dans ces espaces urbanalisés (pour reprendre l'expression de Francesc Munoz) non plus en fonction de ce que l'on voit, mais des instructions du Global Positioning System qui nous situe sur une carte en fonction de données fournies par satellites : «conçu pour les déserts, l'instrument, aujourd'hui, est utilisé dans les villes». Comme le constatait déjà le Zarathoustra de Nietzsche, le désert croît.

  • Auteur(s) Rey, Olivier
  • Editeur Stock
  • Date de parution Juillet 2014
  • Collection Essais - documents
  • Hauteur (mm) 215
  • Largeur (mm) 135
  • Epaisseur (mm) 20
  • Poids (g) 330
  • Format Broché
  • Langue Français
  • Pages 288

Olivier Donatien Rey est un mathématicien, philosophe et écrivain français né à Nantes en 1964.

À la sortie de l'École polytechnique, en 1986, il est brièvement officier de marine, avant d'entrer au CNRS, dans la section mathématiques. Parallèlement à ses travaux sur les équations aux dérivées partielles non linéaires, il développe une réflexion critique sur la place de la science dans la société contemporaine. Depuis 2009, il appartient à la section philosophie du CNRS et est actuellement membre de l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHPST). Après avoir enseigné les mathématiques à l'École polytechnique, il enseigne aujourd'hui la philosophie dans le master de philosophie de l'Université Paris 1 et au sein de l'École de droit de la Sorbonne.

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